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Bottin des avocats

Pour un cadre de travail favorisant l’épanouissement des membres de la profession

Par Emmanuelle Gril

Ce n’est un secret pour personne : la pratique d’avocat est exigeante. Le stress et l’épuisement sont souvent au rendez-vous dans cette profession où l’on ne compte pas ses heures. Est-il possible de renverser la tendance et de contribuer au développement d’un environnement qui favorise l’épanouissement personnel et professionnel?

Me Myralie Roussin pratique en droit criminel, pénal et en protection de la jeunesse depuis son assermentation au Barreau il y a 10 ans. Autant dire qu’elle est familière avec les horaires atypiques et les appels de clients en dehors des heures de bureau… Les défis auxquels elle a été confrontée de même que ceux rencontrés par ses confrères et consœurs l’ont d’ailleurs incitée à mettre sur pied un comité sur la santé mentale quand elle était présidente du Jeune Barreau de Québec (JBQ) en 2018-2019. Elle est aussi l’instigatrice du Programme RÉPIT qui vise à soutenir financièrement les jeunes avocats en pratique privée aux prises avec des problèmes de santé mentale. Dans ce cas de figure, lors d’un arrêt de travail, ils se voient rembourser une mensualité des frais fixes d’exploitation de leur bureau.

Me Myralie Roussin

« On constate que même s’ils présentent des symptômes d’épuisement professionnel et de détresse psychologique, les jeunes avocats qui travaillent à leur compte ne prennent pas de pause. La pression financière accentue le problème, car ils doivent continuer à travailler pour payer les factures. Or, un répit est nécessaire pour pouvoir se remettre sur pied », explique MRoussin. C’est exactement ce que vise le programme du JBQ. L’avocate fait d’ailleurs le parallèle avec l’Assistance parentale pour les membres travailleurs autonomes (APTA) du Barreau du Québec, qui verse une aide financière aux avocats à leur compte pour compenser une partie des frais d’exploitation de leur bureau pendant que leurs activités professionnelles sont réduites ou interrompues en raison de la naissance ou de l’adoption d’un enfant. « Le Barreau a aussi accepté de financer une étude sur la faisabilité de déployer, à l’échelle de la province, un programme financier inspiré du programme RÉPIT », ajoute MRoussin.

Sensibilisation et conscientisation

La santé mentale constitue un enjeu pour la profession et MRoussin déplore la stigmatisation qui entoure cette problématique. Se basant sur un sondage réalisé auprès de plus de 2 500 membres du Barreau, le rapport de recherche Étude des déterminants de la santé psychologique au travail chez les avocat(e)s québécois(es) – PHASE II – 2017-2019, révèle d’ailleurs que 43 % des personnes interrogées indiquaient vivre de la détresse psychologique. Des proportions pour le moins préoccupantes.

« Un accusé a le droit d’être jugé dans un délai raisonnable, mais que fait-on si cela entre en conflit avec la santé mentale de l’avocat? Or, un citoyen ne sera pas bien servi si son avocat est mal en point… », fait valoir MRoussin.

Elle ajoute que l’article 4 du Code de déontologie des avocats précise que les membres de la profession doivent agir avec honneur, dignité, respect, modération et courtoisie. « Entre acteurs du système de justice, nous devons prendre soin les uns des autres, ce qui nécessite une prise de conscience collective », estime-t-elle.

Elle souligne aussi que la jeune génération semble avoir une vision un peu différente de celles qui l’ont précédée, ce qui, espère-t-elle, fera évoluer les mentalités. « Plusieurs avocats veulent avoir un meilleur équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle et posent les gestes nécessaires pour y parvenir. La pandémie a aussi amené les employeurs à réfléchir à cette question », dit-elle.

Quelles sont les solutions possibles selon elle? MRoussin indique que dès la formation à l’École du Barreau, on devrait inculquer aux futurs avocats la nécessité de faire preuve de courtoisie à l’égard de leurs confrères, voire d’empathie.

L’étude mentionnée précédemment rapporte aussi plusieurs pistes d’intervention comme la sensibilisation en matière de santé mentale au travail et l’adoption de saines habitudes de vie au sein de la profession. On propose également la mise en place d’un mentorat centralisé ainsi que le déploiement de moyens adaptés aux différents milieux de travail des praticiens. La valorisation de l’image de la profession auprès de la population et le développement de contenus de formation et d’intervention pour les groupes à risque sont d’autres solutions évoquées dans le rapport.

Se prendre en main

Pour sa part, Me Marisol Miró reconnaît avoir eu un cheminement peu traditionnel. Après avoir débuté sa carrière dans des bureaux de renom, elle a complété une maîtrise en sciences économiques à la London School of Economics ans Political Science à Londres puis a pris la direction du service de recherche d’un grand cabinet. Elle a ensuite orienté sa pratique en droit professionnel administratif en se joignant à l’Ordre des dentistes du Québec, puis a lancé son propre cabinet de services spécialisés en droit administratif professionnel. En 2018, elle a aussi été nommée commissaire aux plaintes et à la qualité dans un CIUSSS de Montréal.

Me Marisol Miró

« Au fil du temps, je me suis orientée vers des emplois qui me permettaient de travailler tout en respectant mes valeurs concernant ma vie personnelle et familiale. J’adore ma profession, mais ce qui importe est aussi la qualité du quotidien, c’est très important à mes yeux », témoigne celle qui a récemment été élue au Conseil d’administration du Barreau du Québec.

Elle estime qu’il en va d’ailleurs de la responsabilité de chacun. « Au lieu de s’interroger sur ce que les autres peuvent faire pour notre épanouissement, on devrait plutôt se demander ce que nous pouvons faire pour nous-mêmes. C’est notre responsabilité d’aller chercher ce qui nous convient », assure-t-elle.

Me Miró ajoute que selon elle, plusieurs facteurs peuvent contribuer à l’épanouissement personnel, notamment l’implication. « En ce sens, faire du pro bono, s’impliquer dans des comités et dans sa communauté aident à briser l’isolement et à favoriser le partage », indique-t-elle.

Faire les choix professionnels qui sont bons pour nous nécessite toutefois une certaine prise de risque. « Par exemple, lorsque j’ai ouvert mon propre cabinet il y a quatre ans, j’ai quitté alors l’emploi rêvé. Mais j’avais envie d’autre chose et d’avoir davantage de liberté. Aujourd’hui, j’ai le sentiment de pouvoir contribuer à mon domaine et au succès de mes clients. C’est épanouissant et très gratifiant », souligne-t-elle.